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Barbara Dane le chant partisan

Trop caractérielle et engagée à gauche pour l'industrie de la musique, la chanteuse américaine Barbara Dane est restée dans l'ombre de Louis Armstrong, Bob Dylan ou Joan Baez. Elle a donc mené une longue carrière de voix militante, utilisant ses chansons à la jonction du jazz, du blues et du folk, comme armes de mobilisation en faveur des causes de son époque : droits civiques, ségrégation, guerre du Vietnam.

Aujourd'hui âgée de 86 ans, elle retrace les mille rebondissements de sa vie d'artiste guidée par le refus de toute compromission.

La voix de toutes les luttes

Livin' With the Blues

Barbara Dane - Livin' With the Blues, 1959, Dot Records, USA

Quand Barbara Dane s'est garée devant le Bateau ivre, le restaurant où nous avions rendez-vous à Berkeley, près de San Francisco, sa voiture portait un énorme autocollant qui proclamait : "Je suis déjà contre la prochaine guerre". Je l'avais bien retrouvée. Cette dame, qui s'est difficilement tirée de son véhicule à l'aide d'une canne qui l'aidait à compenser une hanche épuisée, était bien celle qui me toisait depuis quelques mois sur la pochette d'un disque de 1966 enregistré avec un quartet de gospel noir, découvert par hasard sur Internet.

J’avais depuis fouillé un peu et la vie de Barbara Dane avait commencé à se déployer. Étaient apparus dans le paysage Louis Armstrong, Pete Seeger, Bob Dylan et Joan Baez, les marches contre la ségrégation et les rassemblements géants contre la guerre du Vietnam. De l'après-guerre aux années 70, la chanteuse ne fut jamais loin des événements, et sa vaste discographie se promène avec eux entre blues, jazz, folk, gospel et musiques latines. Mieux, on la retrouve également à la tête de l'une des maisons de disques les plus atypiques et engagées de la seconde moitié du XXe siècle, Paredon Records, qui est parvenue à faire sortir des chansons des pays les plus fermés de l'époque (Cuba, Palestine, Espagne, Vietnam, Angola…) et reste un témoignage fascinant pour qui s'intéresse aux musiques populaires.

Barbara Dane a vécu plus de choses que 100 musiciens réunis en n'en faisant qu'à sa tête. Marraine hyperactive des luttes chantées, elle a traversé son époque une pancarte à la main. Et si elle n'a pas connu le succès de certains musiciens plus arrivistes ou conciliants qu'elle, elle mérite bien d'apparaître dans le grand roman musical américain du siècle passé. Car, pour elle, "il ne s'agissait pas d'être la plus grande des chanteuses, mais d'avoir la bonne chanson au bon moment. Être là, vouloir être là. Voilà, je vis la musique comme un activateur, quelque chose qui allume un feu dans l'esprit des gens."

dessin : I'm already against the next war
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Barbara Dane, le chant partisan

Une enfance à Détroit

Good Morning Little School Girl

Fred McDowell ​– The Alan Lomax Recordings, 2011, Mississippi Records remastered Domino Sound, USA

De passage à San Francisco, j'avais contacté Barbara Dane, qui a aujourd'hui 86 ans. Ça n'a pas été bien compliqué : elle gère elle même son site Internet et répond à ses emails à la vitesse de l'éclair. Là, dans la belle salle boisée du Bateau ivre, j'ai enfin vu s'asseoir en face de moi la grande gueule qui se dessinait dans les rares interviews que la chanteuse a données. Car Barbara Dane n'est qu'à peine mentionnée dans les ouvrages sur le blues ou le revival folk des années 50 et 60. Autant chanteuse qu'activiste et tête brûlée, elle s'est toujours trouvée juste à côté du cadre que nous connaissons bien aujourd'hui, dominé par les personnalités de Pete Seeger ou Bob Dylan. Pourtant, elle a traversé ces décennies de l'après-guerre avec une rage que peu de musiciens ont égalée.

"Toutes les chansons que j'ai chantées, ce sont des choses que je pourrais dire, m'a résumé d'entrée Barbara Dane avec le regard d'une vieille dame terriblement fière et moqueuse. Il n'y a rien que je m'empêcherais de dire. J'ai essayé, et j'essaye encore, d'être une voix pour ceux qui n'ont pas de voix, de connecter deux mondes qui ne se parlent pas."

Il faut dire que Barbara Dane est née là où le XXe siècle capitaliste se construisait : à Détroit, en 1927.

La ville américaine est alors la championne fumante du modernisme industriel où, dans l'usine Ford de Highland Park, fut installée la première chaîne de montage en 1913.

Entre les deux guerres mondiales, Détroit s'embellit à une vitesse délirante, découvre le confort moderne et attire des ouvriers du monde entier. C'est cette même gloire étincelante qui s'est aujourd'hui éteinte avec une violence sociale terrible : la ville s'est déclarée en faillite au mois de juillet et les images de son centre historique dévasté n'en finissent pas depuis de faire la une des journaux.

"Je n'aurais pas été ce que je suis sans Détroit, dit aujourd'hui la chanteuse. Ma famille vivait dans un quartier ouvrier blanc et pauvre, avec beaucoup de gens venus d'Europe ou d'autres États américains pour chercher du travail."

La culture américaine s'invente alors dans ce melting pot, au sein duquel Barbara Dane évolue avec beaucoup de curiosité. "Il y avait une partie de Détroit qu'on appelait - et qu'on appelle toujours - Greektown, qui était encore presque entièrement grecque. Ça m'intéressait beaucoup ! Pour moi, ma ville c'était ma culture. Mes racines, c'étaient celles de la deuxième génération grecque, ou italienne, ou autre… Avec un ami, on zappait parfois l'école pour passer l'après-midi à Greektown. Il y avait un café où un vieux type chantait des ballades de la pègre grecque, des trucs sur l'opium, etc.

C'était du rebetiko, du blues quoi ! Ça me fascinait. Mon ami lui a dit un jour que je savais chanter et il a voulu me transformer en chanteuse grecque ! J'ai appris bien quelques chansons, mais il est tombé malade et il est parti en Arizona. Je ne l'ai jamais revu. Ma jeunesse s'est passée comme ça, toujours en train de sauter d'une culture à l'autre."

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Barbara Dane, le chant partisan

Les grèves des années 40

Union Burying Ground

Woody Guthrie ​– Vol.8 - Struggle, Albatros, 1976, Italie

Très tôt, la jeune chanteuse se découvre un terrain de jeu de prédilection dans les grèves des ouvriers de l'automobile, qui scandent toutes les années 40 à Détroit. C'est l'époque de la confrontation entre des syndicats enfin puissants et des patrons qui savent bien qu'ils devront lâcher et améliorer la vie quotidienne de leurs ouvriers, mais tentent, emmenés par Henry Ford, de retarder cette échéance. "Mon père était pharmacien, il tenait un drugstore et se voulait assez bourgeois. Il ne voulait pas qu'on parle avec l'accent des bouseux de l'Arkansas d'où il venait. Sa mentalité, c'était de rester loin des ennuis et de ne pas se mélanger. Donc il ne voulait pas que je fréquente les syndicats et les Noirs. Mes parents pensaient que j'étais folle, c'est entre autres pour ça que je suis partie à 18 ans." Après une première grève violente en 1941 dans l'usine Ford de River Rouge, ce sont les usines Chrysler qui s'enflamment en 1948. Barbara Dane est sur le piquet de grève guitare à la main, au sein d'un mouvement qui fera aussi indirectement avancer la question de l'égalité entre les travailleurs blancs et noirs. En effet, si, chez Ford comme ailleurs, les dirigeants construisent des logements et des églises pour leurs ouvriers noirs, c'est avant tout pour acheter leur voix contre les salariés blancs…

Dans les défilés, Barbara Dane apprend ses premières chansons de combat. "Juste avant la Seconde guerre mondiale, il y avait des gens comme Pete Seeger et Woody Guthrie, qui construisaient une passerelle entre le mouvement des travailleurs et les activistes politiques, afin de créer des chansons qui inspirent ces luttes et aident les gens à descendre sur les piquets de grève. Puis la guerre est arrivée, et presque tous sont partis au front. Moi je sortais du lycée, je suis de la génération d'après." Élevée dans un quartier blanc pauvre, la jeune fille blonde absorbe alors ces chansons de voyageurs inspirées de musiques traditionnelles ramenées d'Europe par des Irlandais, des Polonais, des Anglais ou des Français. Seeger et Guthrie, parallèlement au travail de collecte mené sur le terrain par Alan Lomax, constituent à l'époque un répertoire qui nourrira le revival folk dans les décennies suivantes. Barbara Dane a déjà une longueur d'avance.

Elle se lance aussi pleinement dans les luttes politiques. Elle adopte les idées du Parti communiste contre le capitalisme, chante dans les rassemblements et se retrouve dans la délégation du parti qui débarque en 1946 à Prague pour le premier Festival mondial de la jeunesse, voulu par les Communistes tchécoslovaques pour commémorer les manifestations étudiantes contre les nazis en 1939. Pendant près d'un mois, 20000 personnes débattent sur la paix, mais surtout alimentent la confrontation entre les deux camps mondiaux et la propagande. Des halls d'exposition gigantesques vantent la vie quotidienne à l'Est et attaquent l'Amérique sur son racisme et les pendaisons de Noirs dans le Sud du pays. Encore aujourd'hui, même si elle a depuis longtemps quitté le Parti communiste américain, Barbara Dane s'accroche à l'idéal socialiste, quitte à fermer les yeux sur ses conséquences dramatiques en Europe de l'Est, à évacuer les questions sur Staline et à estimer que "les Cubains ont tout ce qui leur faut".

En 1947, il n'est de toute façon pour elle "pas question de ne pas choisir son camp" quand le président américain Harry Truman proclame sa doctrine de confrontation des deux blocs. La Guerre froide a déjà commencé et une chasse aux sorcières rouges enflamme les studios d'Hollywood.

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Barbara Dane, le chant partisan

La musique, pas le business

I Don't Want Your Millions, Mister

Pete Seeger​ – Songs Of Struggle & Protest : 1930-1950, 1964, FolkwaysRecords, ​USA

C'est aussi le moment d'une explosion musicale sans précédent : les grandes figures que sont Billie Holiday, Leadbelly et Pete Seeger inspirent toute une génération d'artistes, l'air s'allège et la fête reprend ses droits après des années de conflit international.

"Chaque café avait un juke-box qui jouait du blues et du jazz. Mais j'étais trop jeune pour aller dans les boites, qui étaient nombreuses à Detroit… Un jour, j'ai réussi à obtenir une fausse carte d'identité. J'empruntais un chapeau à ma mère, des gants et une cigarette : tout d'un coup, je n'avais plus 16 ans, mais 21 ! Mais je devais faire profil bas. À l'époque, être jeune et blanche dans ces endroits faisait de vous une prostituée. Je devais donc me comporter d'une façon très digne et répondre aux sollicitations d'un “désolé, je suis juste là pour la musique… Casse-toi, pauvre type !"

Passionnée mais inexpérimentée, Barbara Dane accepte de se laisser avaler un temps par le monde de la musique. "Il n'y a jamais eu de bonne façon, nulle part je crois, pour un jeune artiste d'entrer en contact avec le business. La seule façon que j'avais trouvée, c'était les radio crochets qui étaient organisés par des radios. J'en ai gagné quelques-uns." Au début des années 1950, sa voix puissante, théâtrale et rompue aux improvisations les plus acrobatiques lors des défilés syndicaux, lui ouvre de ctte façon les scènes de New York et de San Francisco. Le guitariste Alvino Rey, un has-been de l'ère swing, tente alors de l'embarquer dans la reformation des King Sisters, un quartet vocal féminin dégoulinant de bons sentiments. Ce sera le premier refus d'une longue série.

"Il n'était pas question que je devienne la petite chose de quelqu'un, s'emporte-t-elle encore aujourd'hui à ce souvenir. Ma carrière devait être guidée par la politique." Barbara Dane prendra la même "décision qui fait une vie" une dizaine d'années plus tard, en refusant de se plier aux exigences de Joe Glaser, l'ancien imprésario de Billie Holiday alors en charge des affaires de Louis Armstrong. Ce dernier l'avait remarquée et avait fait ses éloges dans un article de presse ("Vous avez vu cette fille ? C'est une bombe !"). Mais "C'était l'époque des Neuf de Little Rock", le surnom d'un groupe de lycéens noirs de l'Arkansas empêchés d'entrer dans leur école par des militants pro-ségrégation. "Eisenhower a envoyé l'armée pour leur permettre d'aller étudier et Louis lui avait écrit une lettre publique pour lui dire : "Vous devez vous y rendre et les escorter vous mêmes !" Ça a fait toute une histoire, et Glaser avait exigé qu'il ne s'engage pas davantage dans ce combat." Moi, j'avais les mêmes positions mais je n'étais pas prête à les taire. Alors, pourquoi auraient-ils envoyé une grande gueule en tournée avec Louis ?"

Ne reste de cet épisode qu'une émission de télévision dédiée à la musique de Louis Armstrong en janvier 1959.

On y voit Barbara Dane surgir au milieu des musiciens pour voler la vedette le temps d'une petite minute, apparition lumineuse et caractérielle qui semble plus qu'à l'aise dans cet exercice difficile. En voyant ces images aujourd'hui, on comprend pourquoi une bonne partie du milieu de la musique tournait autour d'elle. Mais Barbara Dane était déjà considérée comme une fauteuse de trouble.

Le déclic du Newport Folk Festival

I Know Where I’m Going

Odetta ​– Odetta, 1963, Vox Productions, France

Albert Grossman, producteur en vue de Chicago, s'y cassera lui aussi les dents. "Il montait son écurie d'artistes à la fin des années 50 et il me voulait pour cela. Il n'avait pas encore de gros artistes. Il m'a fait venir pour me dire : "Tu as ta famille, ta carrière et ta vie politique… Aujourd'hui, il faut que tu décides quelle est ta priorité". Je n'ai pas réfléchi deux minutes, je l'ai regardé bien droit et je lui ai dit :"Albert, j'ai mes priorités. Kiss my ass !" Quelque temps plus tard, il a signé Janis Joplin, Peter, Paul & Mary et Bob Dylan… Mais je ne regrette rien. Je faisais moi aussi partie du courant qui a ramené le folk au premier plan, je n'avais rien à prouver et je n'avais pas d'ambition commerciale."

Barbara Dane est alors mariée à Irwin Silber, le rédacteur en chef du magazine Sing Out!, pièce centrale de ce revival et des débats politiques associés. Venu interviewer la jeune chanteuse quelques années plus tôt, Silber a formé avec elle un couple dédié au militantisme de gauche jusqu'à sa mort en 2010.

Barbara Dane est donc logiquement aux premières loges lors du retour en grâce du folk américain, une musique acoustique qui se revendique des chansons populaires de la première moitié du XXe siècle. Et elle est évidemment conviée en bonne place lors du premier festival folk de Newport, près de New York. Nous sommes toujours en 1959. "J'ai chanté sur la scène principale, j'étais l'une des têtes d'affiche." Barbara Dane apparaît effectivement sur les enregistrements de l'époque derrière Odetta, Joan Baez et les New Lost City Ramblers. Encore une fois elle est là, elle fait l'histoire. Puis elle envoie tout valser en accusant George Wein, fondateur des très influents festivals de jazz et de folk de Newport, de ne pas respecter la nature populaire du mouvement. "Ils avaient une sorte de fausse démocratie : ils payaient les artistes 15 dollars par jour, quels qu'ils soient, Dylan ou Joan Baez ou n'importe qui. Mais eux, avec cet argent ils vont acheter du vin et s'amuser avec leurs amis, alors que Bessie Jones va ramener cet argent en Georgie et s'en servir pour faire vivre sa famille. Donc ce n'est pas démocratique. J'ai envoyé un courrier à George Wein, qui est resté sans réponse. Alors je l'ai publié dans le Village Voice. Je ne sais pas exactement ce qu'il s'est passé ensuite, mais je n'ai plus jamais été invitée à aucun festival jusqu'à aujourd'hui !" Et de partir du rire franc de quelqu'un qui assume chacun de ses gestes.

Femme blanche, chanteurs noirs

Which Side Are You On?

The Freedom Voices & Len Chandler - Various ​– Radio Station WNEW's Story Of Selma, 1965, Folkways Records, USA

Blacklistée dans les festivals et à la radio pour ses positions très à gauche, Barbara Dane publie malgré tout ses premiers albums à partir de la fin des années 1950. Trouble in Mind, Livin' With the Blues ou On My Way laissent entendre une très bonne interprète au répertoire sans cesse en mouvement entre jazz, blues et folk, sans pour autant révéler un génie qui serait resté scandaleusement méconnu pendant plusieurs décennies. Si Barbara Dane a tracé une voix réellement unique dans son époque riche en changements cruciaux dans la société américaine, c'est par sa façon d'habiter ses combats en musicienne et pas seulement de lancer des grandes phrases de loin.

Barbara Dane fut ainsi - bien entendu - de toutes les marches pour l'égalité des droits entre les citoyens américains blancs et noirs. En 1964, lorsque les militants abolitionnistes James Chaney, Andrew Goodman et Michael Schwerner sont pendus dans le Mississippi, elle prend part au mouvement de résistance civique qui entraînera, en juillet de la même année, le président Lyndon B. Johnson à signer le Civil Rights Act, une loi qui interdit enfin la discrimination dans les écoles et les entreprises publiques.

Deux ans plus tard, elle enregistre le disque par lequel je l'ai découverte : Barbara Dane and the The Chambers Brothers, un quartet noir qui qui fera un tube psychédélique à la fin de la décennie sixties avec Time Has Come Today. Ce disque-là est sa façon à elle, caractérielle, d'en finir avec la ségrégation alors à peine éteinte. "Quand j'étais signé sur Capitol [pour un unique album, On My Way, ndlr], un producteur avait voulu me faire chanter avec Jimmy Witherspoon, mais les avocats l'avaient interdit en disant "on ne peut pas mettre un homme noir et une femme blanche sur la pochette". C'était les années 60… Il y avait des disques avec des hommes blancs et noirs, mais une femme blanche et un homme noir, c'était la combinaison empoisonnée !"

Sur la photo prise en contre-plongée qui sert de pochette au disque, on voit les quatre chanteurs noirs concentrés autour d'une femme blanche en robe à manches courtes. Eux sont en costumes, affûtés et concentrés. L'un a les yeux clos, un autre est visiblement prêt à se fâcher avec quelqu'un. Mais c'est Barbara Dane qui avale toute l'image. Au centre, bien plus petite qu'eux, elle semble chanter pour une foule de 10000 personnes avant l'attaque d'une barricade.

Il y a dans cette image un engagement qui s'imprime à vie et honore l'un des plus beaux disques de Barbara Dane, qui rassemble quelques gospels chantés dans l'urgence d'une nuit agitée. "J'habitais à New York à cette époque, et les Chambers étaient sur la côte Ouest. J'ai donc profité de leur venue au festival folk de Newport pour leur proposer d'enregistrer. On se connaissait depuis longtemps, j'avais même essayé de les emmener avec moi dans le Mississippi. Mais ils m'avaient répondu "Non madame. On est nés là-bas, et un Noir ne retourne jamais dans le Mississippi." Bref, ils débarquent à New York et la minute d'après, ils ont disparu dans les bas-fonds ! Je ne sais pas trop comment dire… Sex, drugs and rock'n'roll ! C'était des gars de la campagne, un peu foufous. Il a fallu que je m'énerve pour les faire venir en studio avant qu'ils ne repartent à San Francisco, sur le chemin de l'aéroport. On a fini par enregistrer tout le disque en moins de quatre heures, sans répétition. Mais je ne veux pas dire du mal d'eux, c'était juste des gamins et on est restés très proches. Mon fils a été leur batteur quelques années plus tard."

Lettre à Bob Dylan

Girl From the North Country

Bob Dylan - Johnny Cash, The Dylan Cash Session, 1977, Dragonfly Records, USA

Comme son mari Irwin Silber, auteur en 1964 d'une lettre à Bob Dylan restée célèbre, dans laquelle il accusait le jeune chanteur de se couper de la vie réelle et de s'enfermer dans le petit monde du show-business, Barbara Dane estime que l'engagement politique des stars du revival folk restait trop en surface. "Joan Baez était politique dans sa mobilisation contre la guerre du Vietnam, mais elle ne disait rien contre le capitalisme ou le socialisme. Il y a une différence entre donner sa vie à une cause ou la supporter de temps en temps. Je pense que c'est ce qui me séparait du revival folk."

Dylan sera pour sa part absent du concert Sing-In For Peace organisé par Barbara Dane et Irwin Silber au Carnegie Hall de New York le 24 septembre 1965, qui rassembla 7000 personnes. Sur l'affiche, une soixantaine d'artistes (Joan Baez, Pete Seeger, Alan Lomax, Bessie Jones…) sont mobilisés contre la guerre au Vietnam, alors en pleine escalade. "Joan Baez a chanté pendant les deux spectacles. Dylan et Peter, Paul & Mary, par contre, étaient absents sur ordre d'Al Grossman. Il pensait que ça abîmerait leur engagement en faveur des droits civiques s'ils s'ils chantaient pour autre chose. Alors que c'était bien la même chose ! C'était une lutte contre un impérialisme. Mais Grossman ne voulait pas risquer deux grosses carrières. […] Dylan faisait Don't look back à cette époque. Je ne lui ai pas parlé depuis au moins 40 ans, mais à l'époque il ne voulait pas parler de sa musique et de ses paroles. Tout ce que je l'ai entendu dire, c'est qu'il fallait fuir les organisations. On devait selon lui mener un combat sur un sujet précis et se dissoudre, ne pas s'organiser durablement. Moi je suis bien sûr plus léniniste que lui ! Comment combat-on des organisations sans s'organiser ? Les mouvements ne peuvent pas être spontanés, ça ne fonctionne tout simplement pas."

Il ne reste malheureusement que quelques photos et des souvenirs fugaces de la soirée Sing-in For Peace. "Le Carnegie n'enregistrait pas systématiquement à l'époque, il fallait payer pour ça et on a préféré utiliser cet argent pour acheter une publicité contre la guerre du Vietnam dans le New York Times. La nuit s'est achevée par une marche silencieuse jusqu'au Village Gate. C'était une des premières marches symboliques contre la guerre, je pense. On avait enfin l'impression d'agir."

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Barbara Dane, le chant partisan

Non à toutes les guerres

Arkadia II: Three Rivers

Mikis Theodorakis ​– New Songs, 1974, Paredon Records, USA

Le conflit vietnamien sera la grande cause de l'époque, pour laquelle Barbara Dane chante sans répit du milieu des années 60 aux années 70. On la retrouve notamment, aux côté de Pete Seeger et Brother Kirk, très remontée, lors d'un rassemblement géant à Washington en 1971.

C'est aussi en réaction à l'engagement américain en Asie du Sud-Est que la chanteuse et son marie créeront leur propre maison de disques : Paredon, qui édita une cinquantaine de disques entre 1970 et 1985. "Un jour, je me suis rendue à la grande bibliothèque musicale de New York, qui est un endroit énorme qui a son propre bâtiment dans le Lincoln Center. Je leur ai demandé ce qu'ils avaient sur le Vietnam. La bibliothécaire s'est perdue dans les étagères pendant une heure pour finir par revenir en disant "et bien… on n'a rien". Comment ça ? Vous dépensez des milliards pour détruire cette culture et vous n'avez pas 10 cents pour en sauver une partie ?"

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Barbara Dane, le chant partisan

L'un des premiers disques enregistrés pour Paredon est chanté par Barbara Dane et des GIs demandant l'arrêt de la guerre du Vietnam. Il a été capté lors d'une longue tournée des bars où ces militaires rebelles se rassemblaient - aussi secrètement que possible - près des bases militaires. Comme l'explique Irwin Silber dans les notes de pochettes très détaillées, "ces coffee houses étaient souvent très différentes des bars habituels des GIs", qui étaient plus proches d'un tripot ou d'un bar à entraîneuses. "Ces coffee houses étaient des endroits connus pour passer la musique la plus avancée de l'époque. On y écoutait Dylan et du rock psychédélique.

Des troupes de théâtre et des musiciens opposés à la guerre faisaient la tournée et y croisaient des membres des black panthers, des syndicalistes… Les discussions finissaient tard et portaient sur le racisme, l'impérialisme ou la lutte des classes." Barbara Dane a arpenté ce circuit pendant deux années au tout début des années 1970 et a "travaillé à rassembler un nouveau catalogue de chansons" capable d'unifier un mouvement qui était largement porté par de "jeunes Chicanos ou Noirs de la classe ouvrière", sur-représentés dans l'armée américaine parce qu'ils étaient "les moins susceptibles d'obtenir une exemption pour achever leurs études". Ces chansons, ce sont Join the GI Movement, Go Tell it on the Mountain, Insubordination ou We Shall Not be Moved, bien souvent des traditionnels adaptés pour les préoccupations de l'époque, qui finiront par alerter les autorités militaires.

Irwin Silber continue : "Au début, les gradés ont hésité à réagir trop franchement, de peur de faire trop de publicité au mouvement sur les bases. Mais, quand le mouvement a pris de l'ampleur et que de plus en plus de soldats ont commencé à questionner la logique même de la guerre au Vietnam, certains GIs repérés comme meneurs ont été envoyés dans une base lointaine, ou carrément au front." Le disque Songs of the GIs Resistance témoigne de cet épisode peu connu de la guerre du Vietnam côté américain, et montre Barbara Dane en chef de chorale décidée.

On trouve aussi dans le passionnant catalogue Paredon des chansons du nord-Vietnam, celles de résistants à la dictature de Pinochet au Chili, ou encore les morceaux composés par le poète grec Mikis Theodorakis alors qu'il était assigné à résidence pendant la dictature des colonels. A la fin des années 60, "il avait interdiction de quitter sa maison de vacances, dans le village de Vrachati, parce que le régime grec le considérait comme très séditieux, se souvient Barbara Dane. Il avait quand même droit à un visiteur de temps en temps, et je ne sais trop comment mais il réussissait à faire sortir des cassettes dans la doublure de leur manteau. C'est comme cela que les chansons et les musiques qu'il a composées à l'époque ont été connues dans l'underground grec, et c'est cela qu'il a enregistré en 1974 pour Paredon, la première fois qu'il a pu mettre les pieds aux Etats-Unis. La connexion s'est faite parce que j'avais participé à des manifestations contre la junte avec la diaspora grecque quelques années plus tôt. Je me rappelle qu'il a passé deux soirées en studio, juste avec un piano, et qu'il a comme extrait toute la frustration ressentie lorsqu'il était privé de liberté." New Songs est effectivement un disque brut et nu, où Theodorakis semble guetter derrière lui le retour de ses geôliers puis finalement s'envole dans des poèmes poignants.

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Barbara Dane, le chant partisan

Paredon Records, le label des peuples

I Hate the Capitalist System

Barbara Dane ​– I Hate The Capitalist System, 1973, Paredon ​– USA

Chaque disque siglé Paredon mériterait un récit en profondeur, certaines bandes étant sorties de leur pays dans des conditions rocambolesques. Et si la musique provient de 22 pays, "Paredon n'est pas un label de musique du monde, avertit Barbara Dane dans l'un des rares articles consacré à ce corpus atypique. Les maisons de disques habituelles enregistrent des gens qui font carrière de la musique, quel que soit ce qu'ils ont à dire. […] C'est bien différent de publier la musique de peuples qui se battent pour leur libération, et qui en meurent parfois."

Dans le même ouvrage, Bob Norma, qui prit la suite d'Irwin Silber à la rédaction en chef de Sing Out!, estime que Paredon était "un effort noble dont l'heure n'est pas encore venue". Près de 30 ans après l'arrêt des parutions en 1985, puis l'introduction – en 1991 – du catalogue Paredon au sein du Smithsonian Institute de Washington, chargé d'archiver la culture populaire américaine, la richesse des disques rassemblés par Barbara Dane reste un terrain trop vierge qui vaut toutes les rééditions branchées actuelles.

Le folk des Covered Wagon, un groupe de GIs saboteurs, vaut tout le revival en chemise à carreaux des années 2000 ; les Salvadoriens de Cutumay Camones ont sorti sur Paredon l'un de leurs meilleurs albums vocaux, et les disques cubains sont un portrait bien plus fidèle de la musique de l'île que celui du Buena Vista Social Club.

Cependant, malgré tous ses efforts pour s'effacer derrière les artistes conviés sur Paredon, on y revient sans cesse à Barbara Dane, qui signa pour son label son disque le plus connu : le provocateur I Hate the Capitalist System.

I Hate the Capitalist System

"On me demande souvent si je le pense encore, me disait-elle à Berkeley à la fin de notre long entretien, alors que le soleil se couchait sur une dernière bouteille de vin californien. J'étais jeune quand j'ai enregistré ce disque, mais oui ! Je le hais réellement, sauf qu'aujourd'hui, je comprends que c'est une étape que l'on traverse, que l'on est dans le déclin de ce système. Je ne peux toujours pas l'approuver parce que je sais le sang, la sueur et les larmes qu'il a créé dans sa quête de la propriété et de la rentabilité."

Barbara Dane, le chant partisan
Un récit de Sophian Fanen
Illustrations de Vincent Vanoli
Programmation musicale :
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